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Pérégrination d’un apprenti gilet-jaune, épisode 5 : entre mauvaise conscience de classe et réflexion existentielle.
Article publié le 6 juillet 2021

Il se trouve que je discute beaucoup avec mes collègues au sujet de ma condition de petit bourgeois. Condition acquise par l’exercice de ma profession depuis 6 ans maintenant. Je ressens beaucoup de culpabilité quand je vois la sécurité économique et sociale dans laquelle j’évolue, comparativement à celle de ma famille.

26 avril, la mauvaise conscience du transclasse

Il se trouve que je discute beaucoup avec mes collègues au sujet de ma condition de petit bourgeois. Condition acquise par l’exercice de ma profession depuis 6 ans maintenant. Je ressens beaucoup de culpabilité quand je vois la sécurité économique et sociale dans laquelle j’évolue, comparativement à celle de ma famille. Mes collègues me serinent depuis des mois pour que l’on aille voir une exposition consacrée au réalisme soviétique sur Paris. 1

Refus catégorique de ma part, pour deux raisons :
1- Je n’en ai strictement rien à secouer du réalisme soviétique.
2- Aller à une exposition, alors que je m’intéresse au bio, au veganisme, à la lecture, bref, autant de considérations de petit bourgeois bobo de gauche, ce serait trahir ma classe sociale d’origine et son habitus inhérent. Ma famille me voit déjà comme un privilégié à table, et elle ne daignerait même plus donner du crédit à ce que je pourrais raconter (c’est déjà difficile dans un milieu travaillé par l’abstentionnisme et le lepénisme), balayant cela d’un revers de "pff, loisirs de bobos" si j’évoluais dans cette direction.
J’éprouve une terrible mauvaise conscience de classe, face à laquelle je fais contrition (le terme te plaira) chaque samedi en manifestant au milieu des lacrymos et des jets de projectiles (j’exagère, c’est un samedi sur 4 que c’est comme ça en moyenne). J’expie mon péché de classe.

Au passage, cette nuit, frappé d’insomnie j’ai achevé la lecture du Quai de Wigan d’Orwell.2 Le passage suivant me fait peur, car il me rappelle moi (à la différence que je ne suis pas né dans la classe moyenne et que je n’en ai pas reçu l’éducation, mais à force de ne côtoyer que des gens qui en sont, je risque de mal finir...) :
« Mais que dire du représentant de la classe moyenne professant des opinions non plus réactionnaires mais "avancées" ? Sous le masque révolutionnaire, est-il vraiment si différent du premier ? Un membre de la classe moyenne embrasse la cause du socialisme, peut être même rejoint les rangs du parti communiste. Quelle différence concrète cela fait ? (…)

Il se fait l’apôtre du prolétariat, mais il est frappant de constater à quel point ses manières tranchent avec celles des prolétaires. (...) J’ai connu des quantités de socialistes bourgeois, j’ai écouté jusqu’à plus soif leurs diatribes contre leur propre classe, mais jamais, pas une seule fois, je n’en ai vu un qui se tienne à table comme un prolétaire. (…)

Pourquoi un homme persuadé que le prolétariat est détenteur de toutes les vertus s’évertue-t-il à manger sa soupe sans faire de bruits de bouche ? Ce ne peut être que parce que, au fond de lui même, il juge dégoûtantes les manières prolétariennes. Vous vous apercevez donc qu’il continue à vivre sur la lancée de la formation reçue dans sa jeunesse, sur la lancée de l’époque où on lui a appris tout à la fois à haïr, craindre et mépriser la classe ouvrière. »
Vivre comme l’on pense pour ne pas finir par penser comme l’on vit.

Dans le fond, je ne suis qu’une pâle caricature de petit bourgeois communiste, qui parle de lutte des classes alors qu’il n’appartient pas à la bonne.

Il y a deux mois, j’ai acheté un gilet jaune à Decathlon à mon père (son anniversaire -> j’ai horreur de ça), sur lequel j’ai fait inscrire "Je bois la vie en jaune" (il ne boit que du pastis).

Je discute alors un peu avec le salarié de Decathlon. On parle alors des manifestations, puis de politique. Il se trouve qu’étant anarchiste, il attaquait à ce moment là la lecture de Bookchin (communalisme). Il n’est pas adepte de la propagande par le fait des black blocs (divergence stratégique) mais plutôt de la propagande par l’exemple (vegan, il fait des plats à ses potes pour les convertir). Mon regard s’est émerveillé. Et je ne peux aujourd’hui m’empêcher de penser que grâce à la loi Blanquer et son devoir d’exemplarité (ne pas troubler la confiance entre l’institution et son public), je finirais dans les quelques années par me faire virer (j’ai hurlé à la directrice académique qu’elle mentait lors d’une réunion publique avec la députée LREM de la circonscription, et la même chose à ma direction en plein CA, il faut dire qu’elles mentaient vraiment...).

Je pourrais alors devenir prolétaire et ne plus éprouver cette honte qui m’assaille quand je vais boire un verre le vendredi soir, quand j’achète bio ou que je lis un bouquin (autant de loisirs et de pratiques socialement situés) etc. Je pourrais devenir ce type de Decathlon qui peut parler de ses préoccupations partagées quasi exclusivement par des petit.e.s bourgeois.es sans ressentir de honte.

Ce serait tellement plus facile d’être vegan, adorateur du bio et communiste (plutôt socialiste) en étant prolétaire. J’ai le sentiment que dans ma famille, on entendrait mieux mon discours, puisque je serais alors socialement et économiquement comme eux. Je n’aurais plus le sentiment d’avoir trahi les mien.ne.s.

A l’heure actuelle, je ne méprise pas ma famille, mais j’ai peur de ne plus avoir grand chose en partage avec elle et de finir par devenir méprisant, malgré moi. Quand je fais le compte après 10 ans des ami.es qui me restent plutôt proches, je constate malgré moi qu’ils elles sont tous et toutes de la même condition sociale que moi.
Mes potes du collège (ZEP -> quartier classé en ZUS), avec lesquels j’allais au foot étant môme, je ne les vois plus. Pire, quand j’en croise un (une fois l’an), à part sur le foot (et encore, je dois regarder un match par mois dans les bonnes périodes), je n’ai pas grand chose à lui dire, car je ne partage plus ses conditions de vie. Mes amis d’enfance sont resté-s prolos. C’est terrible.

A force de vivre en petit bourgeois (l’exposition !), que me restera-t-il en partage avec ma famille, sinon un nom et des souvenirs ?

Mes collègues le comprennent moyennement, je suis l’objet de moqueries. Samedi dernier, on m’a affublé d’un "tu es le plus gros gauchiste d’extrême droite que je connaisse"

Je le leur rends en les traitant de bobos !

28 avril : quel est mon rôle d’enseignant ?

Je ne suis même pas convaincu à l’heure actuelle que par mon enseignement je vise à favoriser l’ascension sociale des enfants issus des milieux modestes, ni même que ce soit mon objectif. J’ai l’impression que ce serait assigner à l’École un rôle que je me refuse à lui donner. Je ne veux pas la voir comme un instrument de positionnement futur dans la hiérarchie sociale, car mon sens, ce n’est pas sa mission, même si la société la lui assigne malgré tout (voire ne lui assigne que celui là cf. l’affiche du Medef -> "si l’école faisait son travail, vous en auriez un" ou un truc du genre3).

Professeur principal de 3ème depuis deux ans, je ne peux que constater les dégâts qu’occasionne l’École à ce niveau là, lorsqu’il s’agit de travailler l’orientation avec les gosses. C’est d’une violence inouïe que de dire à un.e gamin.e de 14 ans, "non, tu n’iras pas là".

Si j’arrive à donner l’envie à un ou une élève d’apprendre, de se questionner sur le monde et de vouloir en être pleinement acteur.rice, alors je peux me coucher satisfait. Après, trop y réfléchir, c’est prendre le risque de se dégoûter à jamais du métier...ou quand nos objectifs se fracassent sur le mur des réalités socialement déterminées. Il y a quand même malgré tout des petits rayons de soleil.

Un petit exemple récent : chapitre pénible et inintéressant pour les mômes sur les institutions de la Vème République. Une fois que le fonctionnement est abordé (après une recherche de deux heures via des sites officiels -> chiantissime) et retraduit sous forme de schéma (plus ou moins pré-rempli selon les difficultés des élèves → pédagogie différenciée), on aborde la question de certaines critiques faites à la Vème République (verticalité, rôle des citoyen.ne.s… dans le contexte de la crise ouverte des « gilets jaunes »). On travaille alors la proposition du RIC. Deux articles de presse sont à l’étude : un qui retranscrit les arguments de Macron, l’autre qui retranscrit ceux de certain.e.s gilets jaunes. Les élèves surlignent et résument les arguments, puis vient le moment de la question rédigée : "Le RIC, pour ou contre ? Argumentez". C’était assez amusant de constater qu’on retrouvait globalement (même si souvent mal formulés ou de manière superficielle) les mêmes arguments en affrontement que dans le monde adulte. J’ai lu tous les cahiers et le leur ai rendus avec uniquement quelques annotations, sans note donc. Les gosses étaient frustré.e.s, ils et elles voulaient une note (méfaits de l’institution).

C’est tout con, mais demander à un.e gamin.e de 12, 13 ou 14 ans ce qu’il ou elle pense sur un sujet, c’est l’amener à devenir a minima acteur.rice du monde dans lequel il ou elle évolue. Je me suis mis à faire ça après avoir suivi quelques formations du GFEN4 (j’en suis désormais adhérent).

J’ai fait la même chose sur différents sujets :
- la vie dans les tranchées via un texte de Giono5 (la plus grande difficulté, c’est de chier) -> "Qu’en pensez-vous" ?
- la collaboration / la résistance -> "Et vous, entre 1940 et 1944, qu’auriez-vous fait ? Justifiez". Des gamin.e.s qui racontent qu’ils et elles se seraient barré.es à l’étranger, d’autres qui s’imaginent dans la résistance. Un m’a expliqué qu’il n’aurait pas eu d’autre choix que de résister, car son grand père a été déporté (juif). Une autre qui me raconte qu’elle aurait sûrement collaboré pour sauver sa vie. Un a trouvé le moyen de me répondre que tout dépendrait de l’éducation reçue à cette époque là, c’était magnifique. Une élève m’a demandé après coup, "et vous, qu’auriez-vous fait ?". Réponse : "No sé, impossible à savoir".
- le code noir -> "Une bonne, ou une mauvaise chose pour les esclaves ?"
- la loi anti-casseur6 (oui oui, c’est pas mal l’EMC pour ces sujets) -> "Protection ou restriction du droit de manifester ?". Élèves majoritairement d’accord avec Castaner. Berk

C’est un coup d’épée dans l’océan, mais le coup d’épée est au moins donné, et puis ça permet de rencontrer une pensée, une sensibilité, une émotion, même si ce n’est qu’épisodiquement. Tant que je peux faire ça, je suis à ma place dans l’institution.

29 avril : à propos du « mérite ».

La notion de mérite est une notion qui permet à celles et ceux qui sont en haut (ou du moins pas en bas) de justifier leur positionnement dans la hiérarchie sociale et de maintenir à distance la population du bas en lui expliquant que sa situation n’est liée qu’à leur manque de vertus (entendre mérite, travail, volonté, sérieux...).

La réussite est socialement déterminée. La mienne ne déroge pas à la règle. Le mérite n’existe pas.

Par Han Ho Nim