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Les pérégrinations d’un apprenti gilet-jaune : Épisode 1 : La découverte.
Article publié le 10 février 2021

Dimanche 25 novembre 2018

J’étais sur les Champs hier et je peux vous dire qu’effectivement c’était plus que tendu. Je n’avais jamais vu ça.
Nous sommes sorti.es 3 stations avant l’avenue, vers 14h. Dès la sortie du train, l’odeur du gaz était prenante. L’objectif des gens dont j’étais était de se rendre sous les fenêtres de Saint Macron. Les forces de l’ordre bloquaient évidemment les accès. S’en est suivi un jeu de chat et de la souris l’après midi durant, dans les rues perpendiculaires aux Champs.

Les foules étaient diverses en âges et également en tendances politiques. Par contre nous étions en très grande majorité de couleur blanche ce qui me questionne. Je pense qu’il y avait pas mal de gens qui manifestaient pour leur première ou deuxième fois, avec bien évidemment beaucoup d’habitué.es.

J’ai entendu des slogans anarchistes, communistes, des simples "Macron enculé" / "Macron démission", des discussions xénophobes, homophobes et misogynes. J’ai vu des blacks blocks, des cégétistes (j’en suis un), des personnes âgées, des jeunes, quelques couples. J’ai même vu ce qui m’a semblé être un drapeau royaliste. Choqué.

Voir dans les rues de Paris des foules s’emparer de grilles de chantiers, de barrières de sécurité, de palettes pour constituer des barricades, ça impressionne et questionne en même temps.

Je me suis mis au contact de CRS avec lesquels j’ai essayé d’entamer le dialogue (causant retraite, service public, du rempart qu’ils constituaient face à la colère anti-Macron à laquelle de fait ils ne pouvaient que s’associer), en vain. On s’est fait arroser de gaz et d’eau. L’un d’eux a jeté sa bombe lacrymo dans la gueule d’un ami d’un ami (jeune africain sans-papier) situé à 3 mètres d’eux.
Faut dire aussi qu’on risquait de se manger des pavés jetés par des abruti.es situé.es derrière nous, puisque nous étions devant les CRS qui étaient visés. J’ai aussi vu un coktail molotov leur être envoyé.

Un peu plus tard, on a causé à un autre endroit avec des flics en tenue anti-émeute - dégoûté.es d’être là- des conditions de travail, de la retraite, du gouvernement qui se fout de leur gueule et de la nôtre. On les a invité à retirer le casque et se joindre à nous ("CRS avec nous" → ce qui les a amusé, puisque ils et elles n’en étaient pas). Ces gens ne l’ont évidemment pas fait, mais le discours a porté. Même si certain.es n’étaient peut être pas d’accord, ou davantage préoccupé.es par leur propre sécurité (financière -> l’un m’a dit « je sympathise avec vous, je ne vous tape pas, mais ne je peux pas venir avec vous, j’ai un crédit à payer » / physique -> un autre m’a dit « vous dîtes quoi à mes collègues qui ont brûlé ? Rejoignez-nous ? Ma femme est en pleurs, sachant où je suis et voyant à la télé ce qu’il se passe ») ce qui se comprend bien évidemment.
L’un d’eux m’a même dit "continuez". Hallucinant.

C’était un moment intense et profondément humain.
On s’est retourné plusieurs fois vers celles et ceux qui jetaient des caillasses (ces gens étaient peu nombreux dans le groupe où nous étions) pour appeler au calme. Et puis les flics se sont retiré.es (sous nos applaudissements), nous libérant l’avenue. Des abruti.es en jaune ont alors caillassé de plus belle, les CRS ont répliqué par le gaz et les canons à eau. Plusieurs capsules de gaz sont tombées à mes pieds. Je ne voyais pas à plus de 2 mètres de moi, je ne pouvais presque plus respirer. J’ai failli dégobiller. Des gens portant le gilet jaune sont venus m’aider avec du sérum et une espèce de boite métallique remplie de coton dans laquelle ils m’ont fait respirer (bougrement efficace). Des gens habitués à ce genre d’événement, assurément.

"Curieusement", j’ai vu très très peu de vitrines brisées, et pourtant je me suis retrouvé devant des banques et boutiques de luxe. Deux personnes encagoulées ont commencé à fracasser la vitrine d’une boutique Karl Lagerfeld. Des gilets jaunes en ont attrapé une et ont failli la lyncher. Nous sommes à plusieurs allé.es le ceinturer pour s’interposer et éviter le pire, ce qui a calmé un peu la foule. Des gilets jaunes se sont mis devant la vitrine pour empêcher tout pillage.

Un peu plus tard sur les Champs, on a vu des journalistes posté.es en hauteur d’un immeuble. Le slogan scandé par la foule fut alors "BFM enculé". Il m’a fait plaisir, je ne vous cache pas. Les canons à eau et les gaz ont de nouveau été utilisés. En reculant, j’ai vu pas mal de gens forcer la vitrine de l’immeuble où se trouvaient les journalistes. Je ne sais pas aujourd’hui ce qu’il en est, mais hier ma crainte était que ces gens ne soient lynchés.

Je ne sais pas non plus ce qu’il en sera demain des conséquences de ce mouvement, ni de ses éventuelles suites, mais il m’inquiète. La foule dans un moment de colère peut tuer. Ma capacité d’agir pour éviter le pire, ne peut se réaliser qu’en son sein, avec laquelle je partage par ailleurs certaines idées et certains objectifs.

Dimanche 9 décembre 2018

Ça fait trois semaines que je vois (et donc subi) les affrontements devant moi, et ce n’est pas une figure de style. Des pastilles de lacrymogène sont tombées devant moi, sur l’avenue des Champs hier encore, sans parler des samedis précédents. J’ai failli dégobiller. Les canons à eau sont aussi utilisés et dans le même temps tu vois des pavés jetés en direction de la flicaille. Des pavés qui tombent parfois sur des gilets jaunes. Il y a deux semaines j’ai vu un jeune s’en manger un en pleine tête et s’effondrer, en sang. On subit donc ces violences. Qui commence ? Va savoir, mais est-ce le plus important ? Manifester devient maintenant de plus en plus synonyme de violence et c’est problématique.

Dans le flot des événements, il est très difficile de garder la tête froide. T’en es réduit à hésiter à jeter les pavés toi même, oubliant que sous l’uniforme il y a l’humain. L’humain insulté, violenté par la colère de certaines personnes dans la manifestation, mais aussi par son ministère qui l’utilise au delà de toute considération humaine (justement). J’ai encore discuté hier avec un bleu. Il m’a dit qu’il était arrivé à 4h30 du matin sur Paris. Je lui ai dit "Prenez le droit de faire grève bordel". A un autre, au moment du filtrage menant sur les Champs, j’ai tenté une petite blague : "d’une certaine manière, grâce à nous vous allez avoir une petite prime, comme quoi, votre pouvoir d’achat c’est aussi le nôtre". Le type me répond qu’on lui doit des tonnes et des tonnes d’heures supplémentaires.
Quand ils lâcheront, il y aura la révolution. Jusqu’à quand ces gens tiendront-ils ?

Malgré cette connaissance là, quand tu vois les pastilles de lacrymogène, ou les grenades jetées dans la direction de la foule dans laquelle sont mêlés des gens violents et toi, tu hésites à renvoyer. L’humain sous l’uniforme a beau souffrir, il t’empêche quand même de te rendre directement visible à l’homme qui symbolise 30 ans de libéralisme plus ou moins assumé de la bourgeoisie dirigeante, ainsi qu’un mépris profond de classe. D’une certaine manière, cet humain te violente par son arsenal et ce au delà même de toute discussion sur les bavures. Des gens non violents se radicalisent ou hésitent à le faire dans ce contexte là.

J’essaie de garder la tête froide, de calmer certain.es de mes proches. Mais c’est franchement pas évident.

Un exemple :
Hier, on sort de l’avenue des Champs vers 17h, et on se rend à pied vers gare de l’est (36 stations de métro et de RER fermées quand même, il faut marcher) pour rentrer. On croise quelques cheminot.es et on se met à chanter à leur suite :
"On est là, on est là ;
Même si vous ne voulez pas nous on est là
Les gilets sont dans la rue
Car le peuple n’en peut plus
Même si vous ne voulez pas nous on est là".

Cela dure 5 à 10 minutes, une foule plus conséquente se forme sur le chemin, mêlant des gilets jaunes éparpillé.es et de simples passants et passantes, tous et toutes attiré.es par l’aspect plutôt convivial de cet attroupement.

On arrive rue des Mathurins, vers laquelle des CRS nous ont orienté de force en nous bloquant la rue sur laquelle nous étions.
Et là, en 20 secondes, charge des flics, canon à eau et tout le bordel. Nous venions sans le savoir - en tout cas moi je ne le savais pas - d’arriver dans une zone où des personnes montaient un semblant de barricades.

Premier réflexe : ne pas courir, lever les mains. Je n’ai pas été cogné, juste un peu bousculé. Cela donne ensuite une scène surréaliste où je me retrouve seul à un croisement, entouré de CRS l’œil méchant et sur trois accès, à la recherche de mes proches dispersé.es. J’ai fini par les retrouver.

Si j’avais vu ma femme au sol parce que visée par un canon à eau, j’aurais probablement utilisé la violence.

On en est là.
Le président doit réagir.
Sinon, petite anecdote dont je ne suis pas peu fier : frappé par une furieuse envie de pisser, je me suis soulagé sur le Fouquet’s.

Par Han Ho Nim