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Grenelle de l’éducation : quand « les valeurs de la République » batifolent avec l’idéologie autoritaire
Article publié le 20 mai 2021

Une autre lecture soutenue des synthèses des ateliers du Grenelle de l’éducation nous fait à nouveau pénétrer dans une langue faite de concepts, de paroles lisses et de bonnes intentions. Enfin...pas si lisses que cela.

Une autre lecture soutenue des synthèses des ateliers du Grenelle de l’éducation nous fait à nouveau pénétrer dans une langue faite de concepts, de paroles lisses et de bonnes intentions. Enfin...pas si lisses que cela.

Dans un contexte bouillant voire éruptif, où le curseur dans les débats sur l’autorité ou les valeurs de notre République est placé plus qu’à droite, on peut sérieusement se demander si derrière ces paroles et ces propositions un tantinet consensuelles ne se cachent pas une véritable idéologie qui ne cesse de stigmatiser au lieu d’ériger l’École comme un véritable lieu d’émancipation et de construction d’un projet collectif.

Les sirènes du danger imminent, d’une perte de l’autorité, d’une désintégration des valeurs de la République, alimentées soit par des éditorialistes, des ministres, des politiques (même à gauche), soit par des généraux à la retraite ou par des actifs largement sollicités par une revue qui elle même se revendique comme la détentrice des vraies (actuelles) valeurs, participent au climat nauséabond pré-présidentielles.

Ainsi l’École toute entière se verrait impliquée dans la défense des valeurs de la République, aux accents très politisés et très stigmatisants. Ce, dès la maternelle puisque les propositions relatives aux nouveaux programmes le stipulent en insistant1.

Défendre les valeurs de la République en entrée, en plat principal et en dessert n’est donc pas anodin dans une institution tenue d’une main de fer par un ministre qui n’hésite pas à « faire taire » et qui de plus est, semble avoir le soutien de l’extrême droite.

Les valeurs de la République : oui mais lesquelles ?

Au travers des synthèses des ateliers, on ne trouve rien de bien assez explicite, exceptée la référence à l’article L 111-1 du code de l’éducation : « Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République. Le service public de l’éducation fait acquérir à tous les élèves le respect de l’égale dignité des êtres humains, de la liberté de conscience et de la laïcité ».

Notions toujours très larges et évasives qui semblent bien souvent décalées dans le premier degré, surtout en maternelle. On peut craindre – n’est ce pas déjà le cas - que les dites valeurs deviennent un « fourre-tout », en fonction du vent et de la puissance de la marée, contrairement aux principes énoncés dans la Constitution comme dans les grands principes généraux du droit.

Est-ce là la cause des dysfonctionnement de l’École publique pour tous et toutes ?

Mais est-il nécessaire de rappeler les principes fondamentaux aux personnels, aux élèves et aux familles ?

Les collègues se verront rappeler à différents moments les valeurs de la République : lors de la formation initiale dans les INSPE, lors de l’oral du concours où sera questionnée notamment leur connaissance de la charte de la laïcité2, puis de l’entrée dans le métier, par la remise d’une « carte professionnelle marquant l’appartenance du personnel au service public d’éducation » (l’homologie avec une profession spécialisée dans l’ordre est troublante…) ou bien à l’occasion de la journée de pré-rentrée probablement via un long sermon républicain venu des chef-fes d’établissement3, enfin durant la formation continue en favorisant des « formations croisées » avec des partenaires extérieures, notamment la « préfecture » et « les services de sécurité »4 etc...

Une fois ces valeurs bien intégrées, nous devrons alors les imposer à nos élèves et leurs familles, qui ne sauraient y échapper. D’abord à l’inscription de leur(s) enfant(s) via la remise une « charte des parents d’élèves ». Ensuite par une lecture et un commentaire d’un passage du Code de l’Éducation et de la charte de la laïcité, à l’occasion de la première réunion personnels-familles.5 Se faire lire le Code de l’Éducation comme on peut se faire lire la Bible dans d’autres circonstances, encore une homologie troublante…

Tout cela n’est pas sans faire penser aux aspirations d’une partie du paysage politique et sociétal (bien à droite) mettant en avant la nécessité cruciale d’un retour à l’autorité.

Rappeler « les valeurs de la République » de manière obsédante, laisse penser qu’une partie de la population est à nouveau stigmatisée et que les remèdes sont enfin trouvés dans l’ordre et le redressement.

L’autorité, il n’y a que ça de vrai ! Soit disant disparue, il faudrait alors l’imposer par des rituels républicains qui n’en ont que l’apparence comme les drapeaux dans la salle de classe et la remise d’une « carte professionnelle ».6 Vous vouliez de l’égalité et de la liberté ? Vous avez les drapeaux et aurez une carte ! Derrière apparaît très nettement la main mise d’une pensée réactionnaire qui fait tache d’huile dans tout l’échiquier politique.

A l’encontre de toute pensée émancipatrice, ces gens nous expliquent en substance « savoir ce qui est bon pour nous ». De l’autorité à l’autoritarisme, il n’y a qu’un pas et nous avons pu tous et toutes le constater durant les dernières années.

Les différentes propositions du Grenelle pour réaffirmer les dites valeurs sembleraient alors permettre de combler « toutes les lacunes » : entrer en communion avec celles et ceux qui proclament « leurs propres valeurs de la République ». Vraiment ?

Mais très vite, on s’aperçoit que c’est la seule force régalienne de l’État qui est sollicitée : les valeurs de la République se résumeraient donc en termes tout aussi régalien, devoir, respect, autorité...

Des partenaires à l’École seraient ainsi sollicités : police, gendarmerie et justice, notamment dans le cadre de l’enseignement moral et civique7. Ne s’agit-il pas de faire entrer dans les têtes de nos charmant-es élèves que les valeurs de la République ne s’apparentent qu’à la contrainte ou à la punition ?

Vivre ensemble ne résumerait qu’à cela selon les « bons penseurs » ? En évoquant ces formes de pouvoirs, il s’agit bien de montrer l’état de panique et d’urgence de l’institution face aux événements évidemment dramatiques qui l’ont secoués. Hélas elle ne recherche pas les causes et se contentent de rester à l’écume de la chose sociale. Nul bilan et encore moins remise en cause des politiques d’ajustement structurel qui ont cassé les biens communs et ont engendré cette situation.

Là où la loi s’est montrée non congruente et injuste, d’autres se créent en opposition. Là où la liberté, l’égalité et la fraternité ont perdu leur sens fondamental, par un désengagement total de toutes les institutions étatiques au nom des lois du marché et des économies qu’elles imposent, effectivement d’autres lois voient le jour : bien plus radicales et plus dangereuses pour le bien commun. Alors on préfère reprendre la main – de fer – d’une manière ou d’une autre avec des recettes d’antan. « De ce bon vieux temps où il y avait de l’autorité »…Comme s’il suffisait de taper sur une tête pour la convaincre...

En surfant sur la vague de la soi disant crise d’autorité, l’École devrait rester bien grise puisque sa seule raison d’être serait, à les entendre, d’assurer et d’enseigner le respect dans « la peur du gendarme », du bâton ou l’obtention de la carotte !

Ces valeurs de la République comme nouvel étendard permettent au moins le temps d’un instant, l’illusion de réponses au « chaud » de l’actualité tout en égrainant dans la tête de tout le monde, des solutions toutes faites et bien pensantes, des remèdes aux maux qui font bouillir l’électorat et dont raffolent l’ensemble de celleux qui courent après les voix du Rassemblement national devenu le baromètre de notre paysage politique.

On aurait pu là aussi procéder autrement : s’interroger sur ce qui fait un collectif, sur ce qui permet de vivre ensemble, de permettre – enfin – que l’égalité, pour le coup une vraie valeur de la République8, ne soit pas un mot vain sur les façades de nos mairies... et faire confiance aux personnels : c’est à dire leur laisser le temps de penser, de critiquer, d’agir en collectif, de proposer les outils, sans craindre un quelconque coup de bâton d’une hiérarchie courroucée et pointilleuse sur les textes et ses prérogatives.

Les valeurs de la République, surtout si elles s’inspirent des principes généraux du droit, eux mêmes inspirés par les grands textes de la République, ne s’apprennent pas, elles se vivent. Encore faut-il les laisser vivre !

Il n’en sera évidemment rien.

Les ordres venus des généraux de l’Éducation doivent ruisseler sur les officiers éducatifs et la troupe apprenante. L’École s’apparente ici à une caserne où les personnels sont assimilés à des officiers militaires et nos élèves à des soldat-es en formation. Bienvenu dans le monde moderne...d’il y a un siècle et demi.

De la protection des personnels

La synthèse consacre une grande partie à la connaissance des valeurs de la République par les personnels ainsi que sur les moyens mis en œuvre pour garantir leur protection. La bienveillance est encore de mise. Mais ne nous y trompons pas !

Il ne s’agit pas d’évoquer le soutien des personnels dans leur difficultés quotidiennes au sein même de l’institution et notamment face à la hiérarchie, des rapports de forces de plus en plus prégnants dans les pratiques, des injustices, des « quand dira-ton » qui peuvent faire tomber en dépression bien des collègues !

Il ne s’agit pas non plus d’apporter des solutions de pair-es à pair-es, de permettre de délier une parole clinique avec des expert-es (il suffit de voir l’état des réseaux d’aide).

Non, il s’agit de protéger les personnels dans des situations où ces fameuses valeurs seraient remises en cause, « dans des contextes plus difficiles », en facilitant l’accès à la « protection fonctionnelle ».9 Pour ce qui est d’une demande de protection face à la violence institutionnelle, circulez, vous n’aurez rien.

Nous protéger des remises en cause dans des contextes plus difficiles ? Ah oui, où ? Certainement aux mêmes endroits où tout a été désintégré (sans mauvais jeu de mots), où les réseaux d’aide ont disparu ou mis au pain sec.

L’institution doit donc ouvrir les vannes de la bienveillance, permettre la communication, les initiatives locales, de territoire et devenir l’interlocutrice privilégiée. Elle doit apporter son soutien ! On en tombe de sa chaise. Son soutien dans une démarche de communication et de management...

Il est difficile donc de ne pas s’étrangler en lisant de telles propositions qui d’une part ressemblent à l’invention de l’eau chaude et d’autre part dévoilent à elles seules les contradictions d’une institution devenue « schyzoïde » car toujours trop proche d’un pouvoir (Condorcet) lui même de plus en plus idéologique et qui impose sa propre vision d’une école assujettissante, autoritaire où toute contestation est éradiquée. Un pouvoir qui impose sa propre vision poussiéreuse et dangereuse du Savoir.

Dans le plus beau des mondes, nous pourrions rire de voir inscrire dans des textes faisant loi « confiance et bienveillance ». Mais nous n’en avons pas le temps et les contradictions sont telles qu’elles agacent puis banalisent jusqu’au délitement et à la perte de sens.

En conclusion nous avons donc l’impression à la lecture des synthèses qu’une bande de bien-pensant-es se seraient un jour mis à table, auraient proposé plein de choses permettant l’affirmation d’une institution, d’un État qui voudrait rétablir sa toute puissance, son autorité et son pouvoir d’action, sans jamais tenir compte – la fameuse ritournelle – de ce que ses personnels pourraient eux et elles même s’organiser ou instituer.

Après des années d’infantilisation du haut de la pyramide vers le bas, il devient effectivement impossible de penser et de réfléchir : le minimum nécessaire aux métiers de l’éducation.

Une fois de plus c’est une nouvelle infantilisation qui pourrait voir le jour. Elle passerait, notamment par la solennité d’adhésion aux valeurs de la République, soit dans l’entrée dans le métier par la délivrance d’une « carte professionnelle marquant l’appartenance du personnel au service public d’éducation » (…), soit à l’attention des parents, des élèves. Bientôt de nouvelles médailles ?

Nous l’avons pourtant tous et toutes vécu·es, la charte de la laïcité et la déclaration des droits de l’Homme n’ont de sens que si leurs prérogatives sont vécues et trouvent du sens dans la vie de tous les jours et dans les pratiques de classe.

Nous pouvons parier que ces fameuses valeurs de la République sont et seront à géométrie variable, au gré des événements, au moins jusqu’à la prochaine présidentielle. Elles risquent de pâlir, de ne plus être accueillantes, entraînant l’édifice scolaire avec elles.

Face à cette idéologisation constante et nourrie d’a priori, de pensée simplistes instiguées à petit feu par une (extrême) droitisation des esprits, il est grand temps de faire collectif, de retrouver le temps de penser et d’imaginer un lieu d’éducation qui permette l’émancipation de tous et de toutes dans un cadre commun. Contre vents et marées d’un extrême conservatisme. Penser l’École est une question éminemment politique et une autre école est heureusement possible.

Grégor Lamster pour SUD Éducation 77